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Portrait de Philippe Apeloig : ©Carlos Freire, 2013.

Philippe Apeloig nous a fait l’honneur de répondre à nos questions et ceci de manière intéressée et approfondie. La Ville Lumière aura très prochainement l’occasion d’admirer son travail à l’occasion de l’exposition rétrospective Typorama, aux Arts Décoratifs de Paris, qui présentera trente ans de création typographique du designer graphique français.

Cette prochaine rétrospective se tiendra du 21 novembre 2013 au 30 mars 2014. L’exposition dévoilera le processus de création typographique de Philippe Apeloig à travers de nombreuses affiches, logotypes, livres et animations.
Un ouvrage  monographique du même nom sera publié par Les Arts Décoratifs en version française et par Thames & Hudson en version anglaise. (Mise en page par Tino Grass, texte par Alice Morgaine et Ellen Lupton.)

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— Votre parcours est des plus emblématiques. Stagiaire chez Total Design (Amsterdam) en 1983 et 1985, vous découvrez cette nouvelle technologie qu’est l’ordinateur. Il s’ensuit le Musée d’Orsay avec une de vos premières affiches, puis vous partez aux Etats-Unis. Vous travaillez avec April Greiman à Los Angeles et de retour à Paris, vous créez votre studio. En 1992, vous enseignez la typographie à l’ENSAD, puis la Cooper Union School of Art de New York vous recrute en tant que professeur de design graphique. Vous êtes conservateur du Herb Lubalin Study Center of Design and Typography jusqu’en 2003 puis vous devenez directeur artistique du Louvre à Paris, et ce jusqu’en 2008.
Vous êtes en charge de la signalétique du Louvre Abu Dhabi au sein de l’équipe des Ateliers Jean Nouvel et vous en signez le logo. Vous avez récemment fait de nombreuses affiches d’événements culturels tels qu’Yves Saint Laurent ou le Saut Hermès. Aujourd’hui, vous dirigez votre atelier entre Paris et New-York.

Cette brève description en dit long sur votre personne et sur la qualité de votre travail. Y-a-t’il une expérience, une rencontre que vous gardez comme la plus enrichissante de votre carrière ?

En 1986, le musée d’Orsay venait à peine d’ouvrir ses portes au public. Toute l’équipe avait été mobilisée jusqu’à la dernière minute. Le succès immédiat du musée récompensait nos efforts. J’ai pu alors prendre de longues vacances, et suis allé pour la première fois aux États-Unis. Arrivé à New York, j’ai retrouvé une amie américaine (Heather Wielandt). Nous avions été stagiaires chez Total Design à la même période, durant l’été 1985.

J’ai arpenté la ville, me précipitant dans tous les quartiers que j’avais imaginé voir. L’architecture m’intéressait et je visitais les édifices qui m’impressionnaient en me faisant passer pour un coursier. J’empruntais les ascenseurs qui me menaient au sommet des gratte-ciel, juste le temps d’apercevoir la ville d’en haut avant de me faire chasser par les réceptionnistes ou des gens très affairés surpris évidemment de me trouver là. L’appétit du gain et la compétition permanente qui régnaient dans cette ambiance de travail non-stop m’avaient un peu effrayé. Mais comme j’étais nourri d’images et d’histoires New- yorkaises, la ville m’apparue immédiatement familière.
Je me suis rendu dans les grandes agences de design américaines : Chermayeff & Geismar, Pentagram, … J’ai rencontré Rudolph de Harak, Milton Glaser aussi. J’étais fasciné par la dimension des locaux, autant que j’étais surpris, voire déçu, par la ressemblance des projets que l’on me montrait. Le graphisme « Corporate » était de rigueur partout et il m’apparut formaté. Il y avait peu d’affiches et peu d’originalité dans ce que je voyais. Le design m’apparut avant tout comme le résultat des images de la société de consommation, loin de mes rêves. J’ai eu l’occasion de montrer mon portfolio que j’avais emporté, mais je sentais bien que je n’avais rien à espérer ici. À la fois ravi et désorienté, il me semblait que je n’avais rien à y apprendre, en toute inconscience, vraiment.

À ce moment, je n’avais qu’une idée en tête : me rendre à Los Angeles pour rencontrer April Greiman. J’avais remarqué son travail dans le livre « Posters by the members of the Alliance Graphique Internationale 1960-1985 » édité par Rudolph de Harak. Depuis j’étais curieux de la connaître tant je me sentais inspiré par son œuvre, sa façon inhabituelle d’utiliser la typographie. Ses affiches colorées et foisonnantes d’informations étaient le résultat d’un montage complexe où le texte dispersé se révélait comme animé par un mouvement. Son travail était beaucoup plus excitant et plus libre que tout ce que j’avais pu voir à New York.

L’atelier d’April Greiman était situé dans le Downtown de la ville. C’était une ancienne et gigantesque brasserie investie par des artisans, des architectes et des artistes de la
« New Wave ».
 En pénétrant dans son espace, j’ai été saisi par une ambiance colorée, lumineuse. Les tables de travail, les cloisons étaient dissymétriques, rien ne semblait d’équerre. Ce fut ma première confrontation avec le déconstructivisme et un univers résolument non-conformiste.

Sidéré par la gentillesse de son accueil, April me surprit aussi par sa délicatesse bienveillante. Elle était comme une adolescente. Elle me montrait ses affiches et d’autres travaux qu’elle avait disposés sur une table. Trois autres personnes travaillaient à ses côtés. Elle les convia et ensemble ils ont regardé mon portfolio, en me questionnant sur le graphisme français. La discussion se poursuivit sur les variations et les subtilités du graphisme suisse ou néerlandais dont je me réclamais en partie, sachant que j’avais été formé chez Total Design. On palabrait sans fin, en plaisantant aussi, et quand April me dit qu’elle n’était jamais venu à Paris, je me suis immédiatement porté volontaire pour être son guide. 
Quelques mois après nous nous sommes revus en France. C’est à ce moment que je lui ai demandé de m’accueillir comme stagiaire dans son équipe. Idée que j’avais appuyée en lui assurant que j’allais trouver le moyen d’obtenir une bourse.

Ce qui fut dit fut fait.
À l’automne 1987, je quittais mes fonctions de graphiste au Musée d’Orsay, fis mes valises. En route vers la Californie, où j’allais passer une année à travailler avec April Greiman. Elle avait su développer dans son atelier une atmosphère où se mêlaient l’enthousiasme, la concentration et la détente.

Sur chaque table de travail il y avait un Mac Plus. La présence de mini ordinateurs m’avait d’abord rebuté, mais allait faire de mon séjour en Californie une expérience marquante. April qui se passionnait pour les cultures du monde, collectionnant les objets mexicains, japonais ou chinois, avait déjà intégré l’informatique dans la boîte à outils des graphistes pendant que tout le monde œuvrait encore avec des rotrings et des équerres. C’était voir plus loin.

Quelle joie de me trouver engagé dans l’équipe d’April Greiman. Très vite s’était tissée entre nous une relation intellectuelle et amicale d’une intensité exceptionnelle. Je cherchais à comprendre son processus de création et les forces qui l’animaient. Après bien des hésitations, j’ai fini par adopter ses méthodes de travail en m’exerçant aux balbutiements du graphisme assisté par ordinateur. J’ai beaucoup bénéficié de mon année à Los Angeles, où j’avais eu l’impression d’être arrivé à la bonne adresse.

Quel a été l’élément déclencheur vous poussant à travailler avec la typographie ?

Élève à l’École supérieure des arts appliqués (Duperré), je peinais à trouver ma voie. On nous transmettait un savoir-faire classique et traditionnel de la typographie avec des caractères en plomb. Or la technique en tant que telle me frustrait. J’aimais la peinture, la danse contemporaine et le théâtre. À l’issue de la deuxième année d’études, un de mes professeurs, Roger Druet, éminent calligraphe, qui avait remarqué mon application à dessiner des lettres, me suggéra de partir pour les Pays-Bas faire un stage chez Total Design.

J’ai passé l’été de l’année 1983 à Amsterdam. À Total Design j’ai appris le système de grilles, repère fondamental pour la création de caractères. C’était surtout une porte ouverte sur la possibilité de concevoir librement, des mises en page et de conjuguer le sens et l’harmonie des formes. Je fus confronté à d’autres étudiants anglais, allemands, suisses ou américains, mieux formés que moi, et à un contexte culturel fort, inspiré du mouvement De Stijl. Au Stedelijk Museum où j’aimais aller, j’ai découvert les peintures de Mondrian, Van Doesburg, Van Der Leck et Malevitch. Émerveillement de voir que je prenais goût à l’abstraction, au modernisme et que j’apprenais un métier. La concision de Total Design, sa rigueur, son fonctionnalisme et son originale sophistication m’ont durablement influencé.

Lorsque je suis reparti pour les Pays-Bas faire un second stage chez Total Design en 1985, je n’y allais plus pour me chercher, mais pour découvrir encore plus les nouvelles méthodes de travail avec les outils informatiques qui guidaient l’expérimentation.
J’ai eu la chance d’assister aux démonstrations du système informatique, Aesthedes, le plus sophistiqué du moment. C’est là que j’ai réalisé les performances et les perspectives nouvelles qu’offrait cet outil encore très nouveau dans le monde du design. Et lorsque je rencontrai Wim Crouwel, qui m’était apparu comme une sorte de héros, de modèle hors d’atteinte, j’ai su que ma façon de travailler la typographie en serait bouleversée. Il était pionner dans le domaine, ayant créé dès 1967 la police de caractères New Alphabet à partir des premiers essais de dessin par informatique.

Une importante rétrospective intitulée « Typorama » consacrée à votre travail de graphiste se tiendra au Musée des Arts Décoratifs de Paris, à partir de novembre 2013 jusqu’à mars 2014. Un livre du même nom sera publié pour cette occasion.
Pouvez-vous nous en dire plus ? Est-ce que «Typorama» vous apporte un regard nouveau sur votre carrière ?

Pendant plusieurs années la préparation du livre et de l’exposition Typorama m’a obligé à prendre une distance vis à vis de mon travail. Il a fallu plonger dans mes archives, sortir les travaux imprimés, les esquisses, les organiser, les classer, les photographier et les sélectionner. Ce fut, une expédition ambitieuse tenue par Tino Grass, initiateur de ce projet, aidé de mes assistants Anna Brugger pour le livre et de Yannick James pour le montage de l’exposition. Une fois cette masse de données recueillies, nous avons souhaité présenter le contexte de mes créations graphiques et mes sources d’inspiration. De plus, j’ai confié à la fonderie suisse « Nouvelle noire » la tâche de développer des polices de caractères que j’avais commencées à dessinées depuis le début des années 90.

Jusqu’alors, le manque de recul ne m’avait pas permis de faire mûrir ma réflexion sur l’élan qui m’a motivé plein de courage et de feu, enchaînant sans fin des projets. Avec le temps, le regard que l’on peut porter sur ce qui a été accompli permet de voir plus clair et de comprendre ce que ce travail signifie, de voir que l’évolution ne s’arrête jamais. C’est avant tout un monde en mouvement, passionnant à observer, commenter, partager. C’est émouvant de constater le vieillissement des travaux qui gagnent en force et en qualité. Par exemple, je me suis rendu compte de la valeur historique, hors du temps, de certaines affiches : « Chicago, naissance d’une métropole » du Musée d’Orsay (1987), celle de l’exposition « Henry Moore intime » à la Galerie Didier Imbert (1992), ou plus récemment l’affiche de la rétrospective Yves Saint Laurent au Petit Palais (2009-10).

Revoir des projets anciens convoque des souvenirs et surtout me rappelle des personnes que j’ai croisées, des gens généreux de leur savoir et qui m’ont tant appris.
 Ainsi j’ai parcouru des années de création partant d’une jeunesse balbutiante à une maturité épanouie. Rien n’est vraiment strict ni rationnel dans ce que j’ai pu faire jusqu’alors. Je suis conscient qu’il y avait au départ une fragilité constitutive, mais toujours il y a quelque part dans ma tendance à prévoir les situations les plus variées, la volonté de tenir le parti de la création artistique.

Vous avez vécu plusieurs périodes stylistique contemporaine du graphisme. Que pensez-vous des tendances actuelles ?

L’évolution des outils et les nouvelles technologies ont grandement changé les méthodes de travail, de mêmes les besoins de communication et les attentes des clients varient. Cela entraîne une exigence implacable envers les graphistes. Les auteurs et les acteurs de cette nouvelle société inondée de messages visuels, rebattent toutes les cartes. Quelle belle profusion d’idées, une sorte de kaléidoscope de typographies et d’images surexcitées.
 Pourtant, c’est un formidable paradoxe, car toutes ces possibilités créatives, cet infini d’expérimentations, n’entraînent pas toujours le meilleur. Sans nostalgie d’un monde perdu, il me semble parfois que tout se brise et se brouille. Le graphisme actuel est trop souvent dépourvu de sens.

Ces derniers mois un débat sur la considération du graphisme en France a fait parlé de lui (nous faisons bien-sûr suite au texte et à la pétition de Vincent Perottet, ainsi qu’à l’article de Télérama). — Quel est votre avis à ce sujet ? Le métier ainsi que la vision que l’on se fait de ce dernier n’est plus la même ?

La pétition de Vincent Perottet a retenu mon attention.
 Je ne l’ai pas signée. Certes la situation dans laquelle travaillent les graphistes aujourd’hui est révoltante, et il a raison de la dénoncer. Mais cette polémique est aussi problématique et elle me met mal à l’aise. 
Par exemple, il est faux de dire qu’il y a une absence de lieux dédiés à l’activité du graphisme en France. Aussi modestes soient-elles, les initiatives publiques ou privées méritent avant tout d’être encouragées, honorées et remerciées. Par exemple, je me sens pleinement solidaire des efforts du Musée des Arts décoratifs qui depuis plus de cinq ans organisent régulièrement des expositions de graphistes, publient, donnent la parole aux créateurs. La série de conférences « Graphisme en revue » au centre Pompidou attirent un public toujours très nombreux. La BnF réserve dans sa programmation une place au graphisme contemporain, et publie des articles dans ses lettres d’informations ou au sein des catalogues qu’elle édite. Ces actes montrent que les institutions ne démissionnent pas. Des éditeurs et la presse ont, eux aussi, eu le courage de publier des ouvrages de qualité. Mauvais ou bon choix, peu importe, ils ont permis à un large public de se confronter à notre univers. Le graphisme sera mieux vu, mieux compris, et reconnu que si il coexiste avec d’autres formes artistiques. L’isoler dans des manifestations trop sectaires, c’est le condamner à se scléroser autour d’un public déjà acquis. C’est comme si on se construisait nos propres barreaux, au risque de nous maintenir en périphérie de l’art contemporain et de sa vitalité.

Vous dirigez aujourd’hui votre atelier entre Paris et New York. Les différences culturelles influent-elles sur les mandats ?

Paris est ma source intellectuelle et intime, mon refuge. Je suis né à Paris, j’y ai grandi et étudié. Vivre ici est un choix sentimental. Dans le fond, ce sont les échos de l’histoire qui dictent ma vision du monde et nourrissent ma créativité. Je ne me lasse pas de travailler avec les gens que j’aime, de répondre à des commandes qui sont quelques fois de grandes rencontres artistiques et amicales. New York est ma piqûre de jeunesse artistique. Cette ville requiert mon admiration. Jamais elle ne sombre totalement dans le conformisme américain. Je me sens happé par la passion de son irrésistible énergie qui transforme tous les repères, sans cesse. Chaque fois que je m’y rends, je perçois en moi un moment de renaissance. Dans cet ailleurs, où « j’aurais pu naître comme des cousins proches ou lointains » (réf. « Ellis Island » de Georges Perec), j’ai trouvé mes marques, une sorte de greffe, où je peux là aussi répondre à des commandes.

Au fil du temps, j’ai appris à passer d’une ville vers une autre avec une apparente légèreté. Mais travailler ici ou là-bas, c’est percevoir comme une double injonction qui pourrait être contradictoire ou complémentaire. Je me sais imbibé de ce dialogue interculturel qui déteint sur mes pratiques professionnelles. Obstiné, déterminé par le goût invétéré de me laisser surprendre.

Quel conseil donneriez-vous aux étudiants et futurs graphistes ?

Apprendre à consentir et à désobéir.

Le mot de la fin…

On n’a jamais fini de découvrir et d’aimer, pourtant la nuit tombe vite.

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>   apeloig.com

Interview : Dennis Moya & Tiffany Baehler – 10.13

Projets ©Philippe Apeloig.

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