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C’est avec plaisir que nous publions notre interview avec le designer
Thomas Huot-Marchand. Directeur de l’Atelier National de Recherche Typographique de Nancy (ANRT), ce créateur de caractères typographiques, designer graphique et enseignant nous parle de sa façon d’appréhender une commande et donne volontiers son avis sur l’enseignement de la typographie en France. Il fut notamment récompensé par le Type Directors Club de New-York pour son travail sur le caractère Minuscule.

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Bonjour Thomas, comment ça va ?

Tout va très bien, merci!

Peux-tu nous en dire plus à ton sujet ?

J’ai fait mes études aux beaux-arts de Besançon, où mon intérêt pour la typographie s’est développé. A l’époque, l’enseignement du dessin de caractères était très peu développé dans les écoles d’art: je l’ai abordé en autodidacte, avec le Garaje, une famille de caractères modulaires que j’ai présentée à mon diplôme. J’ai ensuite rejoint l’Atelier National de Recherche Typographique, un post-diplôme où j’ai démarré le Minuscule, un caractère pour les très petits corps. J’ai beaucoup appris là-bas. Dès la fin de mes études, en 2002, j’ai commencé à enseigner, et à travailler en indépendant, à Besançon. En 2006-2007, j’ai passé un an à la Villa Médicis, à Rome. J’ai quitté les beaux-arts de Besançon en 2012, où j’ai enseigné pendant 9 ans le design graphique et la typographie. Depuis septembre dernier, je suis directeur de l’Atelier National de Recherche Typographique, à Nancy.

Quel est ton vécu et ton approche du design graphique et de la typographie ?

Au départ, j’imaginais que mon travail de recherche, mes travaux de commande et l’enseignement étaient trois choses différentes. Ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui: dans ma pratique, ces trois champs s’entrecroisent en permanence, et se nourrissent mutuellement. En matière de design graphique, ma production se situe principalement dans le milieu culturel. J’attache une grande importance au dialogue avec le commanditaire: j’essaie de prendre le temps d’expliquer ce que je fais. Je ne fais jamais deux propositions, ce que je trouve absurde. Il est difficile de ne pas se répéter, mais je tente de développer, pour chaque projet, un vocabulaire différent. En général, je m’appuie sur des systèmes typographiques et des formes abstraites; je n’aime pas répondre de manière trop littérale ou illustrative. Je partage ma semaine en deux, entre mon travail graphique à Besançon et mon poste à Nancy. A Besançon, je travaille avec Adélaïde Racca, qui m’est d’un grand soutien, dans un grand atelier que l’on partage avec d’autres graphistes-illustrateurs (association superseñor). L’ambiance est vraiment sympathique.

Les travaux de commandes sont l’occasion pour toi de développer de nouveaux caractères typographiques. Le fait de dessiner et d’utiliser tes propres caractères te donnent-ils une plus grande liberté de création ?

Carrément. C’est presque toujours par là que j’aborde un projet: la plupart du temps, on ne me demande pas un caractère, mais c’est une façon pour moi de m’approprier la commande, d’une certaine manière. Ces alphabets sont une façon pour moi de poursuivre un travail de recherche, en testant de nouvelles méthodes de dessin, ou en me tournant vers des sources historiques. Créer des caractères pour des projets graphiques m’apporte bien sûr une plus grande liberté de création, puisque ce sont à chaque fois des fontes sur-mesure, “à ma main” en quelque sorte. Mais les développer dans ce contexte m’apporte aussi une plus grande liberté de formes typographiques: ces fontes ne sont pas faites pour vendre des licences, ou anticiper les attentes du public: je fais ce que je veux, en fait.

Parlons du Minuscule. Conçu pour du texte, ce caractère dessiné pour les très petits corps a reçu plusieurs reconnaissances dont le Certificate of Excellence in Type Design du Type Directors Club de New-York. De quelle façon as-tu abordé la conception de cette famille de caractère ?

C’était mon premier caractère “sérieux”, si je puis dire: je l’ai démarré en 2001-2002, en post-diplôme. Je suis parti des travaux d’un ophtalmologue du XIXe siècle, Emile Javal, qui avait découvert les mécanismes optiques de la lecture et en avait tiré quelques conclusions pour améliorer la lisibilité des caractères. Mon objectif était de dessiner un caractère lisible en-dessous du corps 6; à cette échelle la perte est si grande lors du passage d’un corps à l’autre que j’ai finalement réalisé 5 dessins différents, adaptés aux corps 6, 5, 4, 3 et 2 points. Plus on descend, plus le dessin se radicalise: à la fin, ce sont un peu des caricatures de lettres: il faut accentuer les différences, en ne gardant de chaque signe que ce qui le distingue de l’autre. Fin 2003, j’avais terminé les 5 versions, qui n’avaient pas d’italiques. Je les ai dessinées plus tard, en 2007, et j’ai ensuite diffusé le Minuscule sur ma fonderie, 256TM. Il a eu un chouette succès critique, Paul Shaw l’a même désigné comme l’une des “Ten Typefaces of the decade”, ce qui est vraiment sympa de sa part.

Je n’ai pas retouché le site de ma fonderie depuis des années, mais là je prépare une grosse mise à jour, avec plein de nouvelles fontes…

Quelles sont tes influences en matière de graphisme et de typographie ?

Globalement, je suis assez marqué par le mouvement moderne; il y a des tas de gens que j’admire, mais disons, en vrac, le Bauhaus, Josef Hoffman, Josef Müller Brockmann, Karl Gerstner, Wolfgang Weingart… Plus proche de nous, j’aime beaucoup le travail de Norm, Mevis et Van Deursen, Helmo, ou Mathias Schweizer. Sinon, je crois que, quand j’étais tout jeune, le logo de la marque de skateboard Vision Street Wear m’a vraiment beaucoup marqué — je continue de chercher ces baskets partout.

Tu enseignes et interviens régulièrement dans les écoles. Qu’est-ce que l’enseignement te procure ?

J’adore ça, je ne pourrais pas m’en passer. J’aime l’échange avec les étudiants, ils m’apportent beaucoup. C’est aussi l’occasion de préserver une dynamique de recherche, dont la “routine” professionnelle finit par nous éloigner. Je fais souvent des workshops, j’aime bien ces formats courts, et c’est l’occasion de rencontrer de nouvelles personnes, d’autres équipes, d’autres approches.

Quel est ton avis sur l’enseignement de la typographie en France ?

Il a progressé de manière assez spectaculaire ces dernières années. Il y a plusieurs formations spécialisées (l’ANRT à Nancy, le post-diplôme Typographie & Langage à Amiens, le DSAA Typo à Estienne, l’EnsadLab Type à Paris…), et de nombreuses écoles d’art l’intègrent dans leur cursus (dont certaines donnent des résultats excellents, comme à Lyon, Valence, Metz, etc.).

Mon point de vue est que le dessin de caractères devrait être intégré assez tôt dans les cursus en design graphique, car c’est une très bonne école pour comprendre la typographie. Il ne s’agit pas de former uniquement des dessinateurs de caractères, mais plutôt de faire appréhender “de l’intérieur” la construction des lettres, la logique d’un alphabet. Ça aiguise le regard, et surtout ça décomplexe les étudiants vis-à-vis de cette pratique, souvent perçue comme mystérieuse. Personnellement, en tant qu’enseignant, j’ai aussi pu constater que ce genre de projet, qui fait appel à des qualités assez particulières et une méthodologie différente par rapport au design graphique, était un déclencheur pour certains étudiants. Et ça c’est cool.

L’engouement pour cette discipline est aujourd’hui grandissant. Quel est ton avis sur l’avenir du dessin de caractère typographique et l’accessibilité aux graphistes de le pratiquer ?

C’est vrai que beaucoup de monde s’y intéresse, c’est fou. Au-delà de l’intérêt que cela suscite, je trouve très bien que de plus en plus de gens s’approprient ces objets: les graphistes, les étudiants, les amateurs… et que ça ne reste pas, comme pendant des siècles, aux mains d’une minuscule corporation. Il y a bien sûr du bon et du moins bon, et, naturellement, le bon travail demande du temps et de l’exigence. Mais l’écriture est à tout le monde, non?

As-tu un conseil à donner aux étudiants et futurs designers ?

Ne faites jamais deux propositions à un commanditaire, même si il le réclame. C’est une perte de temps, et ça n’avance à rien. Et ne suivez pas la mode, ou ce qui y ressemble: si c’est “dans l’air du temps”, c’est déjà trop tard. Passez à autre chose.

Quel est le livre qui se trouve sur ta table de chevet ?

Les livres de typo sont à mon atelier (j’essaie de décrocher de temps en temps); sur ma table de chevet, ce sont plutôt des romans! J’aime beaucoup Mathias Enard. Sinon, en ce moment, je lis plutôt des auteurs américains: Jonathan Franzen, Don De Lillo, Paul Auster ou Russel Banks.

Le mot de la fin…

Merci, continuez!

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>   thomashuotmarchand.com

>   256tm.com

>   anrt-nancy.fr

Interview : Dennis Moya & Tiffany Baehler – 07.13

Toutes les images et designs appartiennent à @Thomas Huot-Marchand.

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