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C’est avec un certain intérêt que nous vous présentons notre entretien réalisé avec le graphiste et dessinateur de caractères typographique Emmanuel Rey. Ce designer suisse, aujourd’hui basé à Berlin, fait parti de la fonderie Swiss Typefaces. Avec des polices de caractères telles que le Simplon et l’Euclid, Emmanuel Rey a marqué le milieu du design graphique contemporain.

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Salut Emmanuel, comment vas-tu ?

2012 était une année très intense pour moi professionnellement, mais très satisfaisante aussi. 2013 commence de la même manière, donc tout va bien, merci.

J’aimerais savoir d’où provient ton attrait pour la lettre, peux-tu nous en dire plus à ton sujet ?

J’ai commencé à dessiner des lettres assez jeune, à l’aide de plumes, manuels de calligraphie et enluminure. Adolescent, j’ai changé d’outils et de support, baigné dans la culture hip-hop et graffiti. J’habitais alors à Neuchâtel, au bord des voies ferrées à la sortie de la gare et chaque jours je pouvais découvrir de nouveaux tags autour de chez moi. Cette dynamique et absence de règles m’a attiré. Plus tard, à l’ECAL, j’ai eu la chance d’avoir comme premiers professeurs de dessin de caractères Ludovic Balland et Jonas Vögeli, qui formaient le bureau Les Remingtons à l’époque. Ils avaient une attitude vis-à-vis des lettres très radicale, et ça m’as vraiment fait un déclic. À partir de là, j’ai fait toutes mes études en design graphique en ne travaillant qu’à l’aide de la typographie. J’ai créé une famille de polices de titrage pour tabloïds comme travail de diplôme en 2007. Puis j’ai patiemment pris le temps pour continuer à travailler mes typos et développer mon approche personnelle vis-à-vis de ce médium jusqu’en 2011, avec la sortie du Simplon chez Swiss Typefaces. Aujourd’hui, le dessin de caractères reste pour moi une obsession plus qu’un métier, même si j’en vis.

Le graffiti et le tag te permettent donc d’expérimenter plus librement et d’approfondir tes recherches typographiques ?

C’est une source d’inspiration parmi d’autres, mais qui me permet de me libérer des codes rigides du dessin de caractères. Il n’y a pas de juste ou de faux, seuls la qualité et l’efficacité du résultat comptent.

Revenons en 2011 avec la sortie du Simplon chez swiss typefaces. De quelle façon as-tu abordé la conception de cette famille de caractère ?

J’ai commencé à travailler sur ce caractère en 2008, sans envisager de le commercialiser. C’était une police sur laquelle je travaillais occasionnellement, quand j’avais besoin de prendre du recul sur un autre dessin de caractère que j’avais prévu de sortir dans l’année,… Mais à travers son utilisation dans mes travaux de graphisme, le Simplon a été rapidement remarqué par des collègues et employés par exemple dans des magazines comme OPAK, Domus, Wallpaper, Novembre, etc. Il a vraiment été designé en parallèle à son utilisation. Lorsque sa visibilité à commencé à être importante et la demande de plus en plus pressante, je me suis dis que c’était le moment d’accélérer le processus. J’ai mis tous mes autres projets en stand-by, y compris l’Euclid qui était aussi censé sortir avant le Simplon, pour m’y consacrer à 100% avec la volonté de le commercialiser à l’occasion de la mise en ligne du site www.swisstypefaces.com, sur lequel j’étais en train de travailler avec Ian Party et Maxime Büchi. Le Simplon était attendu et a été présenté en même temps que la nouvelle identité de la fonderie, ce qui a été une entrée sur le marché idéale.

Aujourd’hui la fonderie propose également l’Euclid, un caractère apprécié de par ses ligatures, ses alternates et sa géométrie. Cette police est pour moi une sorte d’étude sur la forme, la ligne, la géométrie où un jeu de construction et de déconstruction s’opère dans la typographie. Peux-tu nous en dire plus à son sujet ?

J’ai commencé l’Euclid en 2009, profitant alors de ma résidence d’artiste à Berlin. Il y avait à ce moment-là un début de tendance d’utilisation de nouveaux caractères géométriques dans le graphisme, mais aucun ne me semblait pertinent, rien qui n’apporte quelque chose de réellement nouveau. T’as donc vu juste. C’est une études formelle, qui cherche à répondre aux questions: pourquoi dessiner des nouvelles polices de caractère aujourd’hui? Comment peut-on prétendre faire du graphisme contemporain avec des polices de caractères qui ne le sont pas? C’est avec cette attitude que j’ai envisagé cette police, afin de répondre à mes préoccupations esthétiques du moment. Actuellement, je considère toujours l’Euclid comme une recherche en cours, et je continue de travailler à son développement.

L’Euclid est un projet qui s’étendra sur plusieurs familles de caractère ?

Exactement. Je suis très content du succès que rencontre l’Euclid, mais ce n’est que le début. Très bientôt, la famille complète arrive en 5 graisses accompagnées des versions italiques. Cette étape conclura ainsi le premier niveau de développement de l’Euclid. J’ai de moins en moins de temps à consacrer pour mon activité de graphiste, alors j’essaie d’influencer cette discipline en incluant dans cette fonte tout ce que j’aurais envie de faire… et j’ai ensuite le plaisir de le voir appliquer par d’autres graphistes. Pour moi le rôle de l’Euclid est de proposer des nouvelles tendances et esthétiques via la typographie. La famille va donc s’étendre, mais dans une interprétation plus large du terme “famille de caractères” qu’habituellement‚… j’en dit pas plus pour l’instant, j’y travaille, avec toute la team swiss typefaces aussi.

Comment procèdes-tu (procédez-vous chez swiss typefaces) lorsqu’une demande de logotype ou de caractère typographique personnalisé se présente (je pense à vos réalisations pour Rick Owens, Mugler, Esquire ou encore Camerata dont Demian Conrad nous a relaté l’expérience) ?

C’est très différent suivant le projet. Parfois, on part de zéro et proposons nous même des planches de tendances larges, ne concernant pas que la typographie, pour sentir les envies du client et le diriger dans un univers. Ensuite, de longue recherches formelles et application des essais dans le contexte visuel d’utilisation du logotype ou de la fonte, jusqu’à arriver à la proposition finale. Nos fontes n’existent pas sans leur application dans le design. C’est toujours avec cette optique que nous travaillons et la raison pour laquelle des magazines comme Sang Bleu et Novembre, qui sont étroitement liés à la fonderie, sont des supports parfaits pour tester les polices que nous distribuons. Ce processus et cette compréhension de l’utilisation de la typo dans le design, y étant nous même profondément impliqués dans différents domaines, nous permet aujourd’hui de répondre de manière pertinente à des demandes de créations exclusives. Dans certains cas, les demandes sont précises dès le départ et la première étape n’est pas nécessaire car déjà réalisée par le client ou l’agence qui nous mandate. Et dans des cas comme avec Demian Conrad pour Camerata, le logotype est dans ses grandes lignes déjà validé, et nous appliquons notre expertise de dessinateurs de caractères pour la touche finale.

Tu vis aujourd’hui à Berlin. Qu’est ce qui t’attire dans cette ville et a-t-elle une influence sur ton travail ?

J’ai atterri par hasard dans cette ville suite à ma résidence d’artiste, deux ans après avoir fini mes études et commencé mon activité indépendante à Lausanne. Ça tombait au bon moment pour moi. J’en ai profité pour développer mon approche du graphisme et dessin de caractère loin du réseau que j’avais en Suisse. L’accès à la culture est permanent et les rencontres intéressantes fréquentes avec les nombreux créatifs résidant ici ou de passage. J’y trouve une atmosphère et un rythme qui me conviennent pour travailler. Berlin, c’est aussi la capitale mondiale du type design, avec le plus grand nombre de dessinateurs de caractères et de fonderies: c’est motivant.

Plus généralement as-tu été influencé par un designer en particulier ou un mouvement singulier (art, design,..) ?

Non. Je suis d’ailleurs incapable de te citer des noms. En dehors des gens que je côtoie et avec qui j’avance, je m’intéresse à peu de choses dans mon domaine. J’ai aussi toujours été très mauvais en histoire de l’art, du graphisme ou de la typographie. En résumé, je ne sais pas qui a fait quoi, ou qui fait quoi aujourd’hui.

L’engouement pour la typographie et l’étude du caractère est aujourd’hui grandissante (ouvrages et publications diverses, multiplication de fonderies indépendantes sur le web, etc.) Quel est ton avis sur l’avenir de cette discipline ?

C’est intéressant que tu parles d’avenir, car c’est une domaine que je trouve souvent trop tournée vers le passé, son histoire et son héritage, qui sont bien sûr des paramètres importants, mais à mon avis pas suffisants pour avoir une production pertinente aujourd’hui. Je vois donc ça d’un bon œil, si cet engouement amène à une profonde réflexion sur cette discipline. Les différentes formations ont évidemment un rôle clé à jouer, et des choses restent encore à adapter de ce côté-là je pense. Multiplication de l’offre veut aussi dire plus d’effort pour amener ta création dans les charts, c’est très positif: les gens établis depuis des années doivent prouver qu’ils ont encore leur place, et les nouveaux venus sont obligés d’arriver avec quelque chose de convaincant pour exister, autant qualitativement que dans la manière de faire leur business. Un peu comme cela se passe dans la musique depuis la démocratisation des moyens de production, de promotion et de distribution, ça produit du très bon comme du très mauvais: à chacun de faire son tri.

As-tu un conseil à donner aux étudiants et futurs designers ?

Lead never follow leaders.

En ce moment, quel est le livre qui se trouve sur ta table de chevet ?

The Cocka Hola Company, de Matias Faldbakken aux éditions Heyne (en allemand). Je l’ai fini il y a quelque temps déjà, mais c’est le dernier livre dont la thématique, le ton et le style d’écriture m’ont vraiment marqué, et inspiré.

Sans compter le développement de l’Euclid et sa suite, as-tu d’autres projets à venir ?

Je suis actuellement en train de terminer la mise en place de la nouvelle identité du Kunstmuseum Luzern, sur laquelle je travaille depuis bientôt une année et demie. Le nouveau site internet de swiss typefaces est bientôt en ligne. On développe la société, pense à nos prochaines sorties et gère quelques projets de polices de caractères exclusives pour différentes grosses identités qui seront visibles bientôt.

Je te remercie pour cet entretien et te laisse le mot de la fin…

“I always go hard. I always have a good work ethic. It’s easy to me. I had that ambition and drive my whole life. Whatever I was doing, I made sure I go hard at it and finish it.” (Gunplay interview by complex.com)

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>   swisstypefaces.com

>   emmanuelrey.ch

Interview : Dennis Moya / 12.12 – 02.13

Portrait ©Onla

“La Revanche…” ©Christoph Koeberlin.

Images & Designs ©Emmanuel Rey.

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