Juliette Thejudge Villard est une photographe et designer graphique suisse, aujourd’hui installée à Paris. Sa série personnelle “Les Adjugés” est basée sur une recherche de l’image qui mêle photographie et technique picturale. Nous avons donc profité de cet entretien pour mettre en lumière certains travaux personnels et laissé Juliette Villard nous expliquer ses récents projets tels que la superbe série “En face, l’Amérique” qui sera présenté en 2013 outre-Atlantique. Nous apprécions la façon dont Thejudge traite l’image et c’est pourquoi je vous invite à lire l’interview et découvrir ses photographies…

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Bonjour Juliette, comment vas-tu ?

Salut ! Super et toi ?

Bien merci, dis-nous en un peu plus à ton sujet. Peux-tu te présenter ?

Je suis une photographe et designer graphique, originaire de Genève, et installée depuis 5 ans à Paris.

Tu as travaillé plusieurs années avec Akroe (Étienne Bardelli) à Paris. Quelle a été la place de cette rencontre dans ton parcours ?

J’ai commencé chez Akroe juste après avoir été diplômée de l’ECAL, ce qui a été une grande chance. J’y ai énormément appris, notamment sur la réalité du travail de créatif – qui diffère pas mal de la liberté conceptuelle que l’on poursuit durant les études. C’est vraiment important de se confronter rapidement au métier, et avec Akroe, j’ai pu découvrir une façon de travailler alliant création et rigueur, et ce, avec talent.

Tu vis aujourd’hui à Paris, qu’est-ce que tu aimes dans cette ville et plus précisément dans ton lieu de travail ?

Chaque semaine, tu peux découvrir quelque chose de nouveau, que cela soit un quartier, une rue, une statue… Bref, ça bouge, c’est grand et vivant. Mon lieu de travail c’est le 18e arrondissement, un quartier comme je les aime : à la fois authentique, tourné vers l’extérieur et dans lequel tout est possible. Le pire comme le meilleur.

Parle-nous de ton vécu avec la photographie. Y a-t-il une photo qui t’a donné envie de faire ce métier ?

La photo est présente depuis longtemps dans ma vie. Ma famille avait un vieux Canon, et enfant, lorsque nous faisions des randonnées en montagne, il y avait toujours la “pause photo”. Celle-ci prenait du temps et m’intriguait beaucoup. J’étais déjà fascinée, par ce phénomène de reproduction de la réalité. Je ne crois pas qu’il y ait une photo en particulier qui m’ait donné envie de faire ce métier, mais plusieurs. Les premières images qui m’ont marquée, sont celles que j’ai découvertes à 8 ans, dans “National Geographic”. Cela a été le début d’une quête d’images. Ensuite, durant mes études, les photos que j’ai réalisées de mon frère DJ Raze et de son univers, m’ont donné envie de poursuivre l’aventure. Suivre sa passion et son entourage, immortaliser ces moments “live”, ont été formateurs. Depuis toujours j’ai eu cette envie de tout enregistrer, tout immortaliser. Maintenant que cette passion est devenue mon métier, cela a changé un peu ma manière de photographier. Je préfère désormais choisir mes images, profiter des moments importants sans forcément avoir besoin de dégainer mon appareil.

Je me souviens de ce mélange de peinture et de photographie dans la série de portraits Les Modesties. Tu as commencé en 2011 “Les Adjugés”, série personnelle basée sur une recherche de l’image qui mêle photographie et technique picturale. Peux-tu nous en parler ?

Il s’agit de mon travail le plus personnel, le plus sincère et directement issu de mon parcours artistique assez diversifié. Avant d’intégrer l’ECAL et son enseignement contemporain, j’ai évolué dans une école de décors de théâtre et de trompe-l’œil à Genève, où j’ai reçu une formation plutôt académique. L’accent était mis sur le dessin et la peinture du réel. Nous devions reproduire à l’identique des décors peints, des dorures, du marbre… J’ai adoré cette école qui n’a fait qu’accroître mon besoin de m’exprimer de manière “manuelle”, de donner ma propre vision de la réalité.

La série “Les Adjugés” a vu le jour suite à plusieurs travaux entrepris lors de mes études. Elle mêle mon amour du portrait, de la peinture et de son “imperfection”, ainsi que la précision froide et riche de la photographie. Je peux y créer des univers imaginaires, réinterprétés par la gouache et la main, et dans lesquels le sujet choisi est toujours magnifié. C’est mon “coup de maillet” : je dévoile ma vision de la personnalité du modèle en mettant toujours en avant le positif. L’environnement dans lequel il évolue précise son identité, un peu comme à l’époque des peintres de grandes familles.

Le but de ce projet est aussi d’instaurer un autre rythme que celui dicté par le monde créatif actuel : je souhaite faire renaître le désir, l’attente, l’imprévu… Le rendu final est un objet unique, car en peignant, j’aime prendre le risque de rater, de ne pas pouvoir revenir en arrière (le fameux “cmd + Z” qui sauve tout!). Avec des pinceaux, tu n’es jamais sûr du résultat, il peut y avoir toutes sortes de bonnes ou mauvaises surprises. Bien entendu, je ne vis pas au XVIIe siècle et pour “Les Adjugés”, je fais quelques allers-retours entre traitement numérique et manuel.

As-tu été influencé par un designer / artiste / photographe en particulier ?

Le travail photographique d’Hedi Slimane, notamment ses portraits, m’a donné de réelles émotions. Je suis fascinée par la simplicité, l’efficacité et la puissance de ses images. Chez lui, les références sont solidement entremêlées et donnent une image marquante. Dans un registre très différent, je suis attirée depuis longtemps par les créations singulières, denses et folles de Pierre et Gilles. Ce n’est pas le même univers, et pourtant, j’apprécie tout autant ce faste, cette fraîcheur, cette richesse du détail, et surtout la liberté qu’ils prennent dans leur travail. Ils ont inventé leurs décors, mis en place un univers bien défini et cela me parle beaucoup.

Quelle a été ta motivation pour te lancer dans la série “En face, l’Amérique”, série de photographies sur l’équipe de football américain le Tonnerre de Brest ?

C’est un travail que j’avais commencé lorsque j’étais étudiante. L’Amérique m’attire depuis toujours, avec son imagerie forte, ses codes et ses clichés. J’ai donc eu envie de montrer l’Amérique en Europe, de décaler le sujet en prenant comme fil conducteur des footballeurs américains mais européens !

En 2005, j’ai réalisé une série de clichés avec l’équipe de foot US de Genève, les Seehawks. Au lieu de les photographier sur leur habituel 100 yards, j’ai choisi de les catapulter au cœur de la ville de Genève. J’ai donc utilisé le réalisme de leur entraînement, mais dans des situations décalées, telles qu’un “touchdown” sur le parvis de la Cathédrale Saint-Pierre… J’ai eu envie de poursuivre ce travail en marquant de manière plus nette le contraste de ces cultures unies autour d’une même passion et de mêmes codes. Pour ce faire, j’ai choisi l’équipe “Le Tonnerre” à Brest, ville qui est géographiquement le dernier rempart avant l’Amérique. C’est une super aventure, avec une équipe généreuse en temps de pose et en phases de jeu ! La série est composée de 24 clichés réalisés dans les endroits clés de Brest, devenue elle aussi le décor d’un match imaginaire…

Que signifie la photographie pour toi ?

La photographie est pour moi un fantastique moyen d’inventer.

En ce moment, quel est le livre (et/ou magazines) qui se trouve sur ta table de chevet ?

Il y a le magazine “MAGAZINE #9”, et un magnifique livre sur la mythologie grecque de Thames & Hudson.

As-tu des projets à venir prochainement ?

En 2013, je pars aux États-Unis début janvier, présenter mon exposition “En face, l’Amérique” à l’Alliance Française de Denver. Je vais ensuite travailler à nouveau comme photographe pour le Club des Directeurs Artistiques, avec plein de belles rencontres au programme. Et je compte bien avoir le temps d’enrichir au plus vite ma liste d’ “Adjugés” !

Je te laisse le mot de la fin…

Eh bien, longue vie à Ligature.ch !

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Interview : Dennis Moya – novembre 2012
Toutes les images appartiennent à ©Juliette TheJudge Villard.

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