Nous avons l’honneur de vous présenter le designer graphique Demian Conrad. Basé à Lausanne, son studio aux multiples récompenses a réalisé nombre de projets dépassant les frontières du design graphique en allant chercher des concepts d’une originalité remarquable. Toujours à la recherche de techniques d’impression alternative Demian Conrad Design est devenu un terrain de jeux pour son créateur.

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Bonjour Demian, comment vas-tu ?

Très bien merci. L’automne est un moment très intéressant de l’année où la couleur des arbres et celle de leurs feuilles traversent la phase dramatique de la mort. Je vous conseille par ailleurs de passer dans la région du Lavaux pour y regarder un coucher de soleil, car cela veut vraiment la peine à cette époque.

Peux-tu te présenter ? Dis-nous en un peu plus à ton sujet.

Je suis Lausannois d’adoption, mais j’ai d’abord étudié la communication visuelle au Tessin et le « latheral thinking », selon Edward De Bono, à Malte. J’ai un background culturel qui mixe la culture italienne des années 1950 – 1970 et celle, suisse, de la Neue Forme.

Et à propos de ton atelier, où se trouve-t-il et qu’est-ce que tu apprécies dans
cet endroit ?

Après des années de co-working, je suis très content d’avoir trouvé un atelier, surtout à Lausanne où il y a une véritable pénurie des espaces. Je suis à Ouchy, à cinquante mètres du lac et à sept minutes de la gare. En outre, j’habite à environ cent mètres de l’atelier. Je trouve qu’aujourd’hui c’est un vrai luxe que de pouvoir marcher jusqu’à son lieu de travail plutôt que de dépenser du temps et de l’énergie inutiles en transport (local working).

Parle-nous de ton vécu avec le design graphique. Qu’est ce qui t’a guidé dans cette direction ?

J’ai été clairement influencé par mon environnement familial. Avec un père artiste et éditeur, j’ai  toujours baigné dans des milliers de projets et notre maison était pleine de livres. On les utilisait comme des tables d’appoint, de la même manière que dans le roman de Paul Auster, Moon Palace. Mais c’est un ami de mon père qui m’a véritablement ouvert les portes du graphisme grâce à son geste, progressiste à l’époque, de s’acheter un « personal computer ». On parle ici de 1984 et de l’apparition du premier Macintosh, quand le prix d’achat avec imprimante laser était de CHF 20’000.-. Vous vous imaginez quel genre de fou on devait être pour se lancer dans cette nouvelle dimension du DeskTopPublishing, quand tous les autres graphistes travaillaient encore à la main, comme des artisans ! Ensuite, j’ai travaillé quatre ans en imprimerie, avant de faire mes études de graphisme à Lugano.

Justement, en imprimerie tu as travaillé en tant que typographe. Aujourd’hui, quelle est ton approche de cette discipline ?

Cette expérience m’a servi à comprendre l’aspect technique et financier de tout le processus de l’industrie graphique. Ce sont des compétences qui me permettent aujourd’hui de pouvoir trouver des solutions de très haute qualité pour mes clients, mais toujours avec un regard sur le coût de production et ses délais. Grâce à tout cela, j’ai pu expérimenter des projets très complexes et novateurs comme dans le cas de la technique WROP (Water Random Offset Printer). Il faut dire aussi que du moment où aujourd’hui tout le monde utilise l’ordinateur pour faire du graphisme, je trouve intéressant de se réapproprier a contrario certains savoir-faire analogiques et artisanaux, comme dans le cas du Chemi-lithogramme et du Photo-lithogramme.

Peux-tu nous en dire plus à propos des superbes campagnes du LUFF (Lausanne Underground Film & Music Festival) que ton atelier a réalisé en 2010 et 2011 ?

(ndlr: Pendant la réalisation de l’interview celle du Luff 2012 a également été publiée.)
Pour le festival LUFF, on peut dire que j’ai une large marge de manœuvre. Comme ils ont une culture incroyable sur la question des arts marginaux, ils m’ont accordé une grande confiance. Ils savent assumer des risques. À ce propos, je dirai que c’est justement parce que certains clients sont frileux que le paysage graphique peine à se renouveler. Pour la campagne 2010, je voulais montrer et faire vivre aux spectateurs ce que veut dire le mot « underground ». C’est pourquoi, nous avions créé une communication à plusieurs niveaux de lecture et de perception. La thématique de base se voulait critique quant au « Bad Management » et à toute cette élite des grands décideurs qui agissent au nom du pouvoir, mais de manière malhonnête. Je pense par exemple au cas de l’UBS et à leurs actes criminels d’importer des capitaux américains ; ou de l’exemple italien avec Berlusconi, impliqué dans des relations mafieuses. Cette thématique a été transposée sous la forme de sept portraits formant un « Management Team », et utilisée de manière graphique comme s’il s’agissait d’une campagne d’affichage politique. Après le lancement public de la campagne, nous avons distribué des lunettes à filtre rouge, grâce auxquelles les gens avaient accès à un second niveau de lecture. En effet, grâce à une technologie empruntée aux années 1960, le filtre rouge mettait en évidence une autre réalité, cachée derrière, en l’occurrence sept portraits de monstres, chacun correspondant à un péché capital. De John Greed pour l’avarice à Sexy Jodi pour la luxure, ces monstres avaient pour but d’éveiller les esprit assoupis en nous, les consommateurs de notre système actuel.

La campagne 2011 a été aussi très expérimentale, et le client a accepté de prendre un très grand risque. Cette année-là, comme le mot-clé donné par le festival était « search and destroy », j’ai décidé de travailler sur la thématique du nucléaire. Ce que j’ai voulu faire, c’était de transférer une discipline performative (type Fluxus) en un acte de création et de consommation de l’image. Pour arriver à ce résultat, nous avons imprimé deux affiches et nous avons convaincu la SGA, avec beaucoup de difficulté, de les afficher l’une sur l’autre. Dans un deuxième temps, pendant que la campagne s’affichait dans les rues, nous avons procédé à des actes performatifs afin de déchirer nos propres affiches. Cet acte de « déchirure » était clairement programmatique et permettait d’avoir une matrice de base, un fil rouge, afin de connecter toutes les affiches ensemble. Mais sinon, l’acte de « déchirure » ne s’est pas arrêté à nos seules interventions, puisque les usagers de la rue en ont aussi pris possession. Ainsi, en agissant de leur propre chef, ils en changeaient eux aussi l’aspect visuel.
Le deux affiches ont été récompensées par le concours des « 100 beste Plakate », et celle de l’année 2011 a été sélectionné pour l’exposition “100 ans de graphisme suisse” au Museum für Gestaltung de Zurich.

Il y a également le procédé derrière le projet Camerata qui m’a interpellé. Quelle a été votre démarche ?

Le projet Camerata a été un grand challenge pour moi. D’un côté, du fait d’avoir en face de moi un des grands talents de notre époque avec Pierre Amoyal ; et, de l’autre, dans l’idée de pouvoir donner un projet de haute qualité à la Ville de Lausanne. La première contrainte qu’on s’est imposée a été celle de ne pas répéter le paradigme, car il est incroyable de constater à quel point quasiment tous les festivals ou manifestations de musique classique utilisent le violon comme image principale : on le voit dans toutes les positions, dans tous les dégradés de lumière et de couleur possibles, mais ça reste toujours la même chose. Cela engendre une faiblesse dans la communication, parce que tout le monde se ressemble. C’est pour ces raisons qu’on a opté pour des solutions abstraites, tout en gardant un esprit musical et classique. De là, nos recherches nous ont amené à utiliser et à interpréter un ancien principe d’électroacoustique découvert par Ernst Chladni au 18ème siècle. Ce principe montre que la musique et la fréquence musicale ont un impact physique sur la matière, un impact permettant la création de pattern visuels. Pour rendre le projet plus contemporain, nous avons fait coder un logiciel ad-hoc au programmateur Mathieu Rudaz. Grâce à ce logiciel, il était ainsi possible de générer des fichiers tiff selon la fréquence musicale choisie et de l’utiliser pour la communication de la Camerata. L’identité résulte en un logo exclusif, un software générateur de pattern et une touche de composition donnée au cas par cas.

Vous avez donc utilisé une Neutraface redessinnée par le typographe suisse Emmanuel Rey. Peux-tu nous en parler ?

Après la validation de la « Neutraface » pour le logotype par le client, celle-ci a été complètement redessinée de zéro. Pour des raisons juridiques, mais tout d’abord à des fins esthétiques. Pour s’adapter parfaitement avec le concept global du projet, la police exclusive, conçue pour le logo, a une approche beaucoup plus radicale géométriquement parlant : des cercles parfaits, des triangles et des carrés. Les courbes sont pures et simples, sans les nombreux détails qu’on peut trouver dans le Neutraface lorsqu’il s’agit d’effectuer un engraissement. L’épaisseur horizontale de la lettre “A” est plus élevé et a gommé le coté ancien de la Neutraface ;  le ” S ” est équilibré différemment ; les traits horizontaux des lettres ” E ” et ” R ” sont fixés à la même hauteur pour plus d’homogénéité ;  les ” E ” et ” T ” sont plus larges pour des raisons d’espacement. Ainsi le crénage et le poids des première et deuxième lignes du logo sont parfaitement équilibrées. Le résultat est un logotype contemporain et élégant avec un design exclusif, qui appartient maintenant à la Camerata.

As-tu été influencé par un designer ou un mouvement en particulier ?

Mes influences sont à chercher dans la période des Trente Glorieuses, avec les travaux de Max Bill, Huber, Josef Albers, John Cage, Bertolt Brecht, mais aussi chez les designers radicaux comme Neville Brody et Tibor Kalman. Mais celui qui m’a probablement le plus marqué dans l’absolu, c’est Bruno Munari, un grand esprit, humaniste et polyédrique, que j’ai eu encore la chance de rencontrer lors de sa dernière exposition faite à Milan. Par contre, je déteste tout le mouvement postmoderne, une bonne idée à la base, mais qui n’a pas su être consistant et se protéger, au point de devenir aujourd’hui une arme au service du système.

As-tu des projets à venir ?

Mis à part de continuer à concevoir des mandats pour mes clients et de poursuivre mes recherches dans les encres organiques à base de banane, j’ai en chantier l’écriture d’un livre.

En ce moment, quel est le livre qui se trouve sur ta table de chevet ?

Walden de Henry D. Thoreau.

Quel conseil donnerais-tu aux jeunes étudiants / designers?

Le marché est très, très saturé, au point qu’on commence à entendre dire que les écoles suisses créent des chômeurs. Alors je leur dirai de ne pas réfléchir seulement en terme de mode et d’ego, mais de chercher à comprendre de quoi l’homme et la planète ont vraiment besoin aujourd’hui. A partir de cette nouvelle vague de « collaborative consomption » jusqu’au concept des « makers », des petits artisans de quartier, de nouvelles pistes se sont ouvertes.

Je te laisse le mot de la fin…

Ne jamais travailler gratuitement.

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>   demianconrad.com

Interview : Dennis Moya – sept-oct-nov 2012
Toutes les images appartiennent à ©Demian Conrad Design.

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