Les images sont poétiques… Les photographies de Jean-Sébastien Monzani cultivent notre imaginaire et nous permettent d’interpréter ou non la scène qui se déroule sous nos yeux. Je dis bien “ou non” car nous pouvons également admirer l’image pour l’image. La qualité et les mises en scène qui nous sont présentées regorgent d’élégance. Cet artiste franco-suisse aux multiples compétences nous as fait l’honneur d’écrire quelques lignes à son propos…

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Bonjour Jean-Sébastien, comment ça va ?
Bonjour ! Comme chaque matin, je suis ravi de me lever et de constater que j’ai l’immense chance de pouvoir faire ce qu’il me plaît. J’aurais donc du mal à me plaindre !

Vous êtes un créatif multi-disciplinaire, photographe, illustrateur, graphiste et même vidéaste… Qui êtes-vous ? 
Je me présente en général comme un graphiste (dans un cadre professionnel) et un artiste (dans des travaux personnels). Ma formation et mes passions sont liées depuis l’enfance : d’une part, aimer comprendre comment fonctionnent les choses (ce qui m’a conduit à une formation d’ingénieur et un doctorat d’infographie à l’Ecole Polytechnique de Lausanne), d’autre part, considérer qu’un loisir est passionnant à partir du moment où il consiste à créer quelque chose. Sur ce dernier point, j’ai pu tester (dans une famille où l’activité artistique, sans être obligatoire, était bien considérée) un peu de musique, de théâtre puis finalement la photographie qui s’est avérée mon médium favori. Par les outils informatiques, cette même photographie m’a ensuite ouvert les portes d’autres disciplines : illustration, video, et graphisme bien sûr. Etre autodidacte dans tous ces domaines n’a pas été un réel problème car la passion permet d’apprendre très rapidement les rudiments fondamentaux.

Dans mon travail professionnel, on retrouvera donc d’une part une rigueur d’analyse académique (très pratique quand on fait de la communication d’entreprise) et d’autre part des choix artistiques, cette fois proches de mes intérêts personnels. Ce lien très fort permet d’agréables transferts : il est fréquent qu’une approche artistique développée pour un projet personnel soit ensuite reprise et adaptée à des travaux commerciaux (affiche, pochette de disque, publicité, clip vidéo…)

Depuis quand pratiquez-vous la photographie et quelle a été la raison qui a influencé votre choix vers ce médium ?
Au risque de blesser certaines sensibilités, je pense que la photographie est un art dont la technique est plutôt facile à maîtriser rapidement. Il me semble donc naturel d’avoir été satisfait très vite (!) de ce que je créais. Bien entendu, rétrospectivement, je trouve cela tout à fait ridicule (et évidemment aucun intérêt à mes premières images) – néanmoins, cette facilité inhérente au médium est probablement un élément essentiel de ma motivation à persévérer. Toutefois, plus le temps passe, plus les doutes s’installent : une fois la maîtrise technique atteinte, il reste la question fondamentale de son utilisation pertinente !

C’est à partir de 2000 que je commence à préparer des séances photos, le plus souvent avec des personnes que je connaissais du milieu théâtral. La découverte de la chambre noire, puis de l’ordinateur (en scannant d’abord des négatifs puis l’inclusion de la couleur et de la photo numérique) ont naturellement suivi.

Avez-vous été influencé par un artiste ou un photographe en particulier ?
Très clairement, c’est Gregory Crewdson qui représente mon influence photographique majeure. On trouve chez lui des préoccupations dans lesquelles je peux me reconnaître : la représentation d’une réalité fantasmée et non du réel, la création de mises en scène et l’ambigüité d’interprétation.
En peinture, Edward Hopper est naturellement une autre référence ainsi que Magritte, peintre de mon adolescence et qui a historiquement suscité mon intérêt pour une vision différente de la réalité.
Enfin, la littérature (je pense à Haruki Murakami) et surtout les arts vivants (théâtre, danse) sont des influences majeures : ce n’est pas un hasard si je collabore dans mes projets avec des professionnels de ces disciplines.

L’angle choisi afin de représenter la personne (l’être humain) dans les diverses série de “Non-Portraits” est très intéressant. Quel est votre approche vis-à-vis de cette démarche ?
Après avoir exploré pendant une dizaine d’année des séries de portraits narratives, j’ai voulu en prendre le contrepied en travaillant avec comédiens et danseuses sur ce nouveau projet. Si on retrouve dans ces « Non-Portraits » l’approche visuelle et les éclairages qui caractérisent mon travail, ceux-ci obéissent à des règles différentes :
•    Représenter une personne sans que son visage en constitue la source principale d’expressivité.
•    Choisir des postures qui ne symbolisent pas quelque chose, en essayant d’aller au delà du quotidien ou des archétypes de
la danse classique. De même, l’absence d’une trame narrative évidente.
•    Confronter le plus souvent le corps à un environnement quotidien, en accentuant ainsi le décalage entre le corps – étrange – et le cadre banal. Le lieu devient source ludique d’inspiration.

Non-portrait ne signifie donc pas « négation du portrait » (ou suppression de la personne physique) mais volonté d’explorer d’autres rapports de l’humain, et donc du corps, à son environnement : le lieu est non seulement contexte, mais interroge aussi la posture d’un corps (souvent en équilibre précaire) soumis à des mouvements et interactions qui ne cherchent pas à reproduire les codes sociaux habituels ou à véhiculer une intention évidente.

Comme dans le reste de mon travail (j’y reviendrai en parlant de CEREMONIALS), une part de mystère est primordiale, ainsi que l’interprétation ambigüe de ce qui se passe. Mes influences sont à chercher du côté de la danse contemporaine et des performances in situ.
Le résultat varie suivant les personnes : certaines séries seront formelles, d’autres véhiculeront un certain humour… En évitant d’être dogmatique, ces travaux suscitent naturellement différentes réactions et interprétations.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la série “CEREMONIALS” ?
Les 19 photos de la série CEREMONIALS représentent chacune une « cérémonie » dont il est difficile de pleinement comprendre le sens. De ce mystère émergent parfois le tragique, la rudesse ou l’humour. Si l’aspect formel d’une « cérémonie » semble les lier, la motivation et les réactions des personnages, de même que la symbolique des éléments utilisés, nous échappent.

Ce travail est un excellent résumé des thématiques qui me préoccupent :

•    En premier lieu, le détournement du réel. J’utilise volontiers le terme, emprunté à la littérature, de « réalisme magique » : c’est à dire l’inclusion d’éléments perturbateurs non justifiés dans un cadre plutôt quotidien et banal.
•    En second point, la mise en scène : mes photographies ne cherchent pas à représenter le réel, ni à saisir « l’instant décisif ». Chaque photo est préparée, dessinée sur papier à l’aide de nombreux croquis. Les comédiens sont ensuite mis en place et éclairés par des assistants.
•    Et enfin, l’absence d’un message clair : cette ambigüité revendiquée est fondamentale et parcourt pratiquement tout mon travail. Le spectateur est activement sollicité pour interpréter ce qu’il voit. Si pour ma part, la situation est évidente, je la brouille volontairement et lui ajoute des éléments symboliques qui, je l’espère, feront travailler l’imaginaire de celui qui s’attarde sur l’image. Mon travail n’est pas dogmatique : je ne suis pas là pour imposer quelque chose au visiteur, mais pour réveiller son imagination. Aucun interprétation n’est donc « juste » ou « fausse » : seule compte la réflexion individuelle.

Je suis intrigué… Qui sont les personnages de “The last inhabitants” ?
Egalement un exemple de « réalisme magique », on peut voir dans cette série de petits personnages de couleur noire et de formes et tailles diverses errer dans un bâtiment à moitié détruit. Comme d’habitude, aucun explication n’accompagne leur présence.

Leur catalyseur provient d’un exercice d’imagination que je pratique parfois : tout en observant ce qui se trouve devant moi, j’essaie de changer de point de vue, d’échelle, et de considérer cela d’un œil neuf, on pourrait même dire, « innocent ». Le résultat imaginaire peut donner des personnages de très grande taille ou au contraire très petits et qui évolueraient autour de nous sans qu’on les perçoive. Dans ce bâtiment dénué de toute présence humaine, ils semblent pouvoir enfin se déplacer à leur aise.

Bien entendu, je peux en proposer diverses interprétations symboliques. Mais je laisse au spectateur le soin de choisir la sienne. Il est d’ailleurs intéressant, même pour moi, de me laisser parfois surprendre par ce que je crée. Dans des phases préliminaires de travaux artistiques, il m’arrive ainsi d’avoir recours au procédé cher aux surréalistes d’écriture automatique : il en résulte des phrases mystérieuses que j’interprète ensuite.

Que signifie la photographie pour vous ?
Je n’aurai bien sûr pas l’outrecuidance de dire “La photographie, c’est…” – je n’ai jamais apprécié ce genre de généralisations à l’emporte-pièce de goûts personnels.

Disons donc plutôt que la photographie est pour moi un moyen de représenter des images qui me viennent, parfois sans trop savoir pourquoi. J’aime beaucoup cette phrase de Jeanloup Sieff  : “J’ai toujours prétendu que l’Art n’existait pas et que seuls existaient des artistes, qui d’ailleurs ne font pas de l’Art mais font des choses pour se faire plaisir, et parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, même si certains enfantent dans la douleur, masochistes heureux !”

La photo, moyen donc, mais moyen ayant un intéressante particularité par rapport au dessin ou à la peinture : telle que je la conçois, elle est à cheval entre les arts vivants (théâtre, danse, deux sources majeures d’influence comme je l’ai dit) et les arts plastiques. La création d’une image, même si je la supervise, est aussi un moment d’échange avec le comédien / le modèle : je cherche donc à laisser aussi une part de liberté à l’autre, pour proposer des choses. On pourrait arguer qu’il en est de même en dessin mais je ne suis pas si sûr que l’interaction soit aussi forte : par son côté instantané, la photo permet d’expérimenter rapidement une série de propositions.

Quel sont vos projets futurs ?
Avec des courts-métrages, mais surtout le projet CEREMONIALS, j’ai pu concrétiser des photos plus ambitieuses, grâce non seulement à la participation de nombreux comédiens, mais également à une équipe technique qui m’assiste sur le moment (principalement en manipulant les lumières) et que je remercie. Cette façon de faire va donc se retrouver dans mes prochains projets : il est évident qu’un travail dans la continuité de CEREMONIALS verra le jour dans le courant de l’année 2012, mais ses limites ne sont pas encore fixées. Je pense aussi explorer d’autres pistes dans les Non-Portraits. Enfin, si l’aspect narratif est important, j’aurai sûrement recours aux courts-métrages pour certains projets, voir à un mélange de genre : par exemple, mon dernier petit film DRAUMAS qui explore les cauchemars de trois personnes utilise exclusivement des photographies comme source.

Je vous laisse le mot de la fin….
J’aimerais remercier les lecteurs qui auront pris le temps de parcourir cet article et j’invite ceux qui souhaitent avoir un aperçu rapide de mon travail à se rendre sur jsmonzani.com . Enfin, si vous êtes intéressés à découvrir les séries complètes de photos, parfois assorties d’explications, le site www.simplemoment.com les présente en détail.

Je souhaite enfin beaucoup de succès à Ligature dont j’apprécie beaucoup la qualité !

Merci !

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/ Interview : Dennis Moya – Mars 2012
/ Toutes les images et photographies appartiennent à © Jean-Sébastien Monzani.

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