Léo Caillard est un photographe qui marque nos esprits. Ces photographies sont pleines d’entrain, mêlant des images d’une qualité impressionnante et réflexions / questionnement sur notre société numérique… Il manipule avec brio une technique photographique permettant de nous offrir des visuels surprenants et improbables. J’ai eu le plaisir de converser et de réaliser une interview avec lui. Et j’ai donc la joie de vous faire découvrir ou redécouvrir son travail…

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Peux-tu te présenter ?
Je suis un jeune photographe français diplômé de l’école des Gobelins (Paris) en 2007. J’ai fait cette école en section photographie de 2006 à 2007, juste avant j’avais fait une formation en audiovisuel que j’ai complètement lâché pour me concentrer sur la photo. En fait, la photo pour moi vient depuis beaucoup plus jeune, quand j’étais adolescent jusqu’au bac j’ai fait des études de sciences et j’étais vraiment passionné par tout ce qui traitait de l’espace-temps.

C’est donc ce qui t’a donné envie de pratiquer cette discipline ?
Justement c’est très lié à l’approche scientifique que j’avais quand j’étais plus jeune. J’étais passionné par l’espace-temps et par le fait que le rapport au temps, en science, n’est qu’une vision propre à nous mais ce n’est pas une vérité en tant que telle. Et en photographie ce n’est que de l’espace et du temps en réalité, définir un cadre, un espace donné et capter un instant de cet espace là.
La compréhension du temps dépend du moment où on le vis. Quand on regarde une photo dix ans plus tard, elle n’a pas la même sensation, pas la même réalité qu’au moment où on l’a prise. C’est toutes ses questions autour du temps qui m’intéressent.

La technique est très poussée dans tes travaux, comment procèdes-tu dans certains projets tels que “Art Game” ou “War Game” ?
Ma formation à Gobelins était très très technique. On a vraiment eu une formation sur la 3d, sur la retouche photo,… Gobelins c’est une formation photo qui se veut vraiment professionnel dans le sens où elle va faire de nous des gens qui sont à la pointe de ce qui se fait techniquement en ce moment. Par exemple avec Photoshop (Adobe) on a vraiment une approche technique dessus, la 3d également, parce que maintenant toute la photo commerciale / publicitaire fait beaucoup appelle à des effets spéciaux 3d, à de la modélisation 3d d’objets… Une série comme “War Game” par exemple, où il y a des tanks incrustés en pleine ville, là on est pas du tout sur de la photo mais bien sur de la 3d.
J’ai ma propre approche technique car, encore une fois je suis un observateur un peu scientifique des choses et j’aime bien appliquer à ma photo un regard très technique, analytique, en essayant de mettre du sens. Et pour moi le fait d’utiliser de la 3d ou de la retouche ce n’est pas simplement pour donner de l’effet visuel, ça fait vraiment partie de mon propos. Une série comme “Art Game” si elle est photo-montée, retouchée, très post-produite c’est parce qu’elle parle de ça Elle parle d’une société où le numérique est devenu omniprésent, où on a remplacé l’art traditionnel par l’art virtuel et donc faire appel à de la retouche photo, à de la manipulation d’images, me semble tout à fait dans le propos de cette série. A chaque fois j’essaie d’utiliser de la retouche quand elle a une plus-valu. Sur une de mes dernière série où je suis revenu à du paysage, il n’y a pas de photo-montage, pas de retouche parce que c’est une approche vraiment photographique où je n’avais pas forcement besoin d’énormément d’approche technique.

Justement en parlant de cette série des paysages, peux-tu nous en dire un peu plus ?
Il y a une hyper-définition de l’image qu’on ne peut pas vraiment apprécier sur internet mais qui est plus amenée à être vue dans des galeries, sur des impressions photo en très grand format. C’est parce qu’en réalité, chaque images est créée à partir de six à dix images collées les unes aux autres. C’est donc de vrais scènes, de vrais photos sauf qu’elles sont prises en plusieurs fois pour avoir le plus de définition possible. Et là sur cette série cela revient vraiment à l’origine de ma photographie qui est vraiment cette notion d’espace-temps. Donc des espaces complètement vides, des espaces très calmes où il y a une espèce de temps un peu flottant. Et des espaces extrêmement pleins, citadins, chargés où là on est plus dans un temps compressé, dans quelque chose de presque agressif, visuellement.
L’idée de grand formats arrivant à trois ou quatre mètres de large pour que le spectateur soit obligé de se déplacer face à la photographie. Entre le fait de reculer pour l’avoir en entier ou le fait de s’approcher pour avoir une lecture de chaque éléments de l’image.

Pour voyager à travers le paysage…
Il y a vraiment une notion de déplacement de l’observateur auprès de la photo…

Est-ce une série que tu vas continuer au fur et à mesure de tes voyages ?
C’est vraiment une série sur le long terme… pour revenir à la photo j’ai vraiment une approche de paysagiste, je suis quelqu’un qui va vraiment aimer les grands espaces extérieur, les espaces ouverts. Je ne me considère pas vraiment comme un photographe de studio, nature-morte ou portraits, c’est pas vraiment mon style d’images. Donc c’est une série que je compte continuer sur plusieurs années, l’idée à terme serait d’en faire une livre, un peu comme Nadav Kander a fait sur la Chine. Ce sera un livre documenté si possible en très grand format, une espèce d’objet d’art un peu spécial, d’ici quatre à cinq ans je me donne…

J’ai trouvé amusant et original tes photographies  “trompe-l’oeil” d’animaux. Quelle a-été ta démarche ?
C’est une de mes plus ancienne série que j’ai retirée de mon site parce qu’elle est un peu passée, surtout du fait que se sont des animaux venant majoritairement du Musée d’histoire naturelle de New-York et, je m’en suis rendu compte plus tard, qu’ils ont été utilisés par d’autres photographes. Donc je n’ai pas souhaité faire de doublon bien que mes images soient différentes. Au niveau technique ce sont des animaux empaillés puis réintégrés dans des paysages qui sont photographiés. L’idée c’est d’arriver à des images de natures impossible, avec une proximité du sujet comme si nous même faisions partie de la scène animalière. C’était un premier travail photographique autour de la retouche photo et du photo-montage, j’ai préféré mettre cette série un peu de côté, ne reflétant plus ma photographie actuel.

Personnellement, as-tu été influencé par certains artistes ou photographes en particulier ?
Oui absolument, je pense qu’on ne peut pas créer sans influence, sans culture. Si j’ai fait une série comme “Art Game” c’est parce que je suis toujours au musée, je suis quelqu’un qui se documente énormément. Autant en peinture, qu’en photo, j’ai un goût pour l’art extrêmement fort.
Je me revendique dans ma photo, je suis assez influencé par l’école allemande de photographie. Depuis les Becher
(Bernd et Hilla Becher) dans les années 1970, avaient commencés à faire toute une série sur des châteaux d’eau, sur l’ère industriel allemande avec un regard très épuré, très technique, à l’inverse presque de la photo de l’instant. Une photo beaucoup plus réfléchie, beaucoup plus dans le long terme. Et suite à ces deux photographes là, dans les années 1970 il y a eu pleins de photographes qui ont fait partie des très grands du marché de l’art et en font toujours partie comme Andreas Gursky, Thomas Struth,… Si je pouvais en nommer que quelques uns je dirais vraiment que je me revendique d’un photographe comme Andreas Gursky que j’adore, que je trouve exceptionnel sans me considérer comme lui,  loin d’être à sa hauteur même à sa cheville. Egalement, un photographe anglais que j’apprécie, très reconnu qui s’appelle Nadav Kander.
Cédric Delsaux aussi, un photographe français que j’aime beaucoup, qui a fait une série sur Star Wars et une autre de paysages qui m’inspirent beaucoup…. Si je pouvais résumer, l’art en général.
Je pense que pour créer des choses intéressantes il faut sentir où va la société, cela rejoint le fait d’être à l’affut de ce qui se passe. Je pense qu’une série comme “Art Game” fonctionne car les gens sentent bien qu’il y a une vraie bascule depuis 10 ans…

Elle reflète énormément notre société actuelle….
Oui, je pense qu’il faut être sensible à ce qu’il se passe. Ca correspond toujours à être “connecté”, voir se qu’il se fait.

Aujourd’hui internet nous livre des centaines (voir des milliers) d’images par jour…
Absolument, je consomme un nombre d’images incroyable, et en 10 ans on est passé d’une cinquantaine d’images par jour à plus de 500, voir mille. On est vraiment rentré dans un société d’accumulation visuelle, de l’info extrêmement rapide. Voilà et au final une série comme “Art Game” pose comme question, “Qu’est ce qu’il en reste au final ?”.
Après je ne critique pas ça.

C’est plutôt une réflexion…
Oui, dans ma photo je ne cherche pas à critiquer ou à donner des réponses, je cherche juste à observer se qu’il se passe et à essayer de faire poser des questions.

Et de le montrer à ta façon…
À ma façon, tout à fait, car je pense qu’il est important quand on crée de garder une touche, de garder un style.

As-tu des projets à venir ?
Absolument, j’ai de nouveaux projets qui vont arriver d’ici peu,  dans la même ligné de réflexion…

Je te remercie et te laisse le mot de la fin…
À tous ceux qui se revendique de notre monde et qui veulent faire de la photo moderne / contemporaine, elle se doit d’être personnelle, de garder son point de vue. Je pense qu’avoir un bon point de vue et d’être un photographe de demain c’est de bien garder sa patte, sa touche et  ne jamais en démordre.
Ne pas se contenter de faire des images pour faire des images.

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> Léo Caillard.com

/ Interview réalisée par skype / Dennis Moya / janvier 2012
/ Toutes les images appartiennent à © Léo Caillard

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