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Peux-tu te présenter ?  
J’ai baigné dans un monde rempli d’images depuis que je suis enfant : mon père était professeur de cinéma au lycée et je me faufilais le plus souvent possible les mercredis après-midi parmi ses élèves. J’ai pu ainsi voir de très nombreux films mais aussi assister aux tournages des courts-métrages de fin d’année. Il y a toujours eu beaucoup d’appareils photos et de caméras en tout genre à la maison, je pense que cette imprégnation n’a pas exactement été anodine dans mon parcours. J’ai d’ailleurs toujours mes premières photos de Venise et de Santa Monica prises avec un petit argentique compact lorsque j’avais 12 et 15 ans…
Le chemin que j’ai parcouru pour en arriver à la pratique professionnelle de la photographie a été long, tortueux et un peu inhabituel : d’abord traductrice audiovisuelle, puis attachée de presse, et enfin Master en Marketing dans une école de commerce… Mais à chaque différent cycle d’études terminé, au bout de quelques mois de pratique professionnelle, je m’ennuyais, j’étouffais, je piétinais. Il devenait évident que je ne m’épanouirais vraiment qu’au sein d’une activité par nature beaucoup plus créative, plus libre. Concrètement, c’est en étant attachée de presse pour un groupe de rock – Kim Novak – que j’ai eu l’opportunité de commencer par la photo de concert, en les suivant de salles en salles, de festivals en festivals. Je me suis naturellement éloignée de la communication petit à petit pour me consacrer à ce qui me tenait le plus à cœur depuis toujours : raconter des histoires. Et en images.

A quel moment as-tu réalisée que la photographie serait la voie idéale ? Quel a été le déclic ?
Le jour où j’ai compris que la photographie me permettrait d’accéder à tous les champs possibles de la vie, j’ai su que c’était la bonne voie pour moi, que plus jamais je ne m’ennuierais…

Tes photographies reflètent un sens aigu d’imagerie cinématographique.  Quel est ton rapport à l’image ? Quelles sont tes influences et tes inspirations ?
Grâce à mon père, prof de ciné, j’ai été biberonné aux films d’auteurs, aux documentaires pointus, aux grands classiques du cinéma américain. Je n’y suis pour rien, ce n’est pas de la vantardise, mais c’est comme ça : à 12 ans, j’avais vu 3 fois Le Mépris, je connaissais déjà Citizen Kane, Mr Smith au Sénat et La Jetée de Chris Marker… et je n’avais jamais vu ni Les Bronzés ni Rabbi Jacob ! Alors bien sûr, ces références ont contribué à éduquer mon œil et mes goûts en matière d’esthétisme visuel. Mais je crois que plus encore que les films de mon enfance, ce sont les tableaux que j’ai eu la chance de voir en vrai qui m’ont définitivement marquée.
Les Caravage, Titien et Tintoret : enfant, ceux que j’ai pu contempler dans les musées italiens m’ont fait très forte impression. Je me souviens d’être restée ébahie devant ces détails incroyables de textures, de drapés, de lumières se réfléchissant sur les verres.
L’école flamande : l’approche de la lumière si délicate et sophistiquée dont font preuve des peintres comme Vermeer et Rembrandt m’a toujours énormément touchée et impressionnée. Cette pâle lumière du Nord, tantôt bloquée, tantôt libérée par les petits volets appliqués à chaque carreau des vitres de leurs ateliers… Cette perle qui l’accroche à l’oreille d’une jeune fille… Du coup, encore aujourd’hui, je suis nostalgique de cette Lumière, je la recherche à chaque fois que je retourne en Belgique ou aux Pays-Bas.
Il y a bien sûr Van Gogh, aussi, mais plutôt pour l’incroyable matière qui surgit de ses tableaux griffés de coups de couteau et pour la densité géniale de ses pigments, de ses couleurs. Une véritable gifle. Absolument rien à voir avec les reproductions plates et pâlottes que nous connaissons…
Edward Hopper : l’une de mes plus grandes influences, toujours en ce qui concerne le traitement de la lumière, mais aussi des couleurs. Ma mère avait accroché un poster de Nighthawks pendant des années dans notre salon et dieu sait combien d’heures j’ai passé, enfant, à imaginer qui étaient ces gens, ce qu’ils faisaient là, quelle musique passait en fond, quelles pouvaient être les odeurs derrière le comptoir… La même chose est vraie pour toutes ses autres toiles : Hopper attise incroyablement l’imagination, tout en insufflant une mélancolie bouleversante au travers de ses décors vides, de ces personnages esseulés. Pour une nature contemplative comme moi, une vraie bénédiction…
Enfin, pour changer de registre, impossible de ne pas évoquer Lynch. Pas tant pour ses histoires étranges d’ailleurs que pour sa photographie et son imagerie : le tandem sulfureux brune/blonde de Mulholland Drive, les verts, bleus et rouge saturés, les ambiances sensuelles, feutrées mais sombres et interlopes…
Ces beautés glacées, dangereuses et contenues qu’on retrouve aussi dans les films d’Hitchcock, et qui me fascinent absolument. Vertigo, Rebecca, Les Oiseaux, Fenêtre Sur Cour : autant de chocs visuels qui ne m’ont plus jamais quittée.
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J’ai découvert ton travail grâce à la vidéo “American States of Mind”, elle nous transporte, visuellement au coeur de ton voyage tout en restant spectateur d’un road movie américain. Peux-tu nous raconter l’histoire de ce projet ?
Les États-Unis ont toujours constitué une véritable obsession depuis que j’ai posé pour la première fois le pied sur le tarmac de JFK. J’avais 15 ans et plus de 3 semaines devant moi pour faire New-York – Los Angeles avec mon père en voiture. Un traumatisme, dans le meilleur sens possible du terme. Avec NPR (National Public Radio) en fond, j’ai vu défiler devant moi tout les horizons possibles, tous ces décors de cinéma qui faisaient écho aux films vus le soir sur notre canapé lyonnais familial. En rentrant, j’ai lu, regardé, étudié tout ce que j’ai pu sur ce pays, ce qui m‘a conduite par la suite jusqu’à ma Maîtrise d’anglais (spécialité Littérature et Civilisation américaine, of course). Je suis repartie là-bas une dizaine de fois, avec notamment un séjour en tant que jeune fille au pair qui s’est achevé le 10 septembre 2001…
Une autre sorte de traumatisme…
Alors quand un ami photographe m’a proposé de l’accompagner le long de la Route 66, j’ai immédiatement saisi l’occasion. Trois semaines entre Chicago et Santa Monica ponctuées de stations-service désertées et de Jack-in-the-Box (chaine de restauration rapide). Le rêve. Ma ‘dose’.
Je n’avais rien prévu de spécial en matière de photo, je voulais juste essayer de retranscrire cette mélancolie qui suinte de tous ces bâtiments abandonnés, délabrés, de ces routes vides, de ces motels à usage unique. Et c’est précisément ce qui m’a conduit à demander à Hairday, ancien membre du groupe Kim Novak, de me composer une musique d’ambiance qui ferait écho à mes images. En présentant mes photos sous forme de diaporama, je voulais plonger les gens dans un autre monde le temps de quelques minutes. Je pense en effet que la combinaison polysensorielle images/bande son permet d’ouvrir de nouvelles perspectives narratives en restant dans la suggestion, contrairement à l’alliance image/texte qui, à mon sens, a tendance à rétrécir le champ d’interprétation des images, en leur donnant un cadre, une orientation trop rigide, trop explicite. De plus, étant musicienne de formation la musique m’est toujours apparue comme une évidence lorsqu’il s’agit d’exprimer des émotions…
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As-tu d’autres projets du même type ?

Je suis en train de travailler sur une POM ( Petite Œuvre Multimédia ) similaire avec mes photos du Japon, prises il y a longtemps, mais dont je ne me suis jamais vraiment servi. Si j’ai un temps de gestation de mes projets plutôt long de manière générale, celui-là décroche la palme ! Mais là, j’ai enfin trouvé l’angle qui donne un sens à ce corpus de photos. Il y sera question de recherche absurde d’un être qui vous a déjà échappé depuis longtemps, de fuite en avant, d’un fantôme familier hantant des lieux pourtant étrangers.
Comme pour “American State of Mind”, j’ai là aussi demandé à un musicien, Vincent Béchet, de composer une bande son ad hoc. Résultat début 2012 !

J’ai également été attiré par la série “Under my Skin”. Qu’évoque ce contraste, cette superposition d’univers bien distincts ? Est-ce un auto-portrait ?
Je suis contente que cette mini-série ait pu attiser ta curiosité et ton attention ! J’y suis attachée, mais elle est passée complètement inaperçue lorsque je l’ai sortie… Ce sont des autoportraits réalisés à partir diapos superposées. Les éléments ‘extérieurs’ de ces photos ont été pris en décembre, ce qui explique notamment leurs tonalités pâles oscillant entre le bleu et le vert. J’avais même du mal à appuyer sur le déclencheur tellement le froid mordait la peau de mes doigts.
Ces images fonctionnent sur l’opposition symbolique entre la sphère chaude et palpitante de l’Intime, contenue par cette barrière ténue et fragile qu’est la peau humaine, et la sphère de l’extérieur froid et hostile, risquant à tout instant de percer ce rempart épidermique et de mettre ainsi en péril notre unité, notre intégrité. C’est un équilibre instable des forces en présence : la pulsion de vie, de préservation contre l’instinct de destruction. La chair et la peau contre le béton, le métal et la glace. Elles illustrent également ce sentiment d’isolement que l’on peut éprouver en évoluant dans un univers qui a cessé de faire sens à nos yeux, menant par un effet de cercle vicieux à se refermer encore plus sur soi-même.
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Y a-t-il un sujet précis dont tu aimerais absolument aborder en photo ?
Il y a un sujet qui me tient à cœur et que je n’ai que peu aborder en photo jusqu’à présent, c’est la vieillesse. J’ai beaucoup de tendresse pour les personnes âgées. Petite, lorsque l’on me demandait ce que je voulais faire comme métier, je répondais ‘Grand-mère !’. Le monde adulte avait l’air remplis de contraintes, de sources d’inquiétude et de colère, alors que mes grands-parents avaient du temps pour moi et pour les choses de la vie, des histoires incroyables à raconter qui me faisaient voyager à travers le monde, à travers le temps. Mon côté terriblement contemplatif devait aussi en résonance avec leur rythme de vie paisible, routinier.
J’aimerais beaucoup travailler sur cette thématique, révéler leurs cicatrices, leurs trésors, leurs espoirs, leurs révoltes. Les personnes que j’ai rencontrées lors de mon reportage sur le Salon de la Mort cette année n’ont fait que confirmer ce désir de témoigner de leurs vies passées, présentes et futures. Reste maintenant à trouver la colonne vertébrale de ce projet, mais j’y travaille.

Que signifie la photographie pour toi ?
Excellente question, j’avoue ne jamais l’être posée de manière si directe et si formelle. En fait, je sais surtout ce que signifier ‘photographier’ pour moi et cela peut se résumer de manière extrêmement simple : c’est ‘poser son propre regard sur’. Sur quelque chose, sur quelqu’un, sur un événement, peu importe. C’est traduire et trahir par ce regard ses propres paysages intérieurs les plus intimes. Le sujet – le photographe – et l’objet de la photographie s’influencent l’un l’autre. Une photographie en dévoile d’ailleurs souvent plus sur le sujet que sur l’objet… Assumer cette subjectivité totale, c’est parfois intimidant, voire terrifiant. Et cela peut prendre du temps avant d’y parvenir… Photographier, c’est se mettre à poil et revendiquer ses obsessions.

Quel matériel utilises-tu ? Quel est ton rapport entre la photographie numérique et argentique ?
J’avoue, à mes yeux, le médium importe peu. Je trouve assez ridicule ce clivage numérique/argentique : pour moi, cela reviendrait à opposer par exemple la peinture et la photographie, lorsque celle-ci est apparue. C’est un débat passéiste et rétrograde, et je n’ai jamais été de nature nostalgique. La seule chose qui importe, c’est le message, l’émotion. Que la forme vienne servir le fond. A titre personnel, j’utilise les deux (j’ai un Nikon D700, un F100, un Instax Wide, et j’ai conservé mon premier compact d’enfant, un vieux 35mm sans aucun réglage, qui me suit en vacances), pas pour les mêmes buts, par pour les mêmes conditions de prise de vue. Il faudrait être assez obtus pour se refuser les possibilités créatrices incroyables que nous a offert l’apparition du numérique !
En allant un peu plus loin, je peux dire qu’en tant qu’amatrice d’Art, la technique utilisée m’a toujours été complètement égale. Et à la limite, je ne veux même pas en avoir connaissance ! C’est un peu pour ça que je me sens étrangère à une certaine forme d’art contemporain qui intellectualise la création à l’extrême : cela ne me touche pas. Le déclic doit se faire sans avoir eu besoin de lire la bio de l’artiste, son manifeste ou je ne sais quoi. Après coup, si j’ai été touchée par l’œuvre, bien sûr, j’irai chercher quelques infos supplémentaires, mais elles ne feront qu’éclairer un premier choc viscéral. Une technique excellente, une démarche originale ou une bio extra-ordinaire seules ne m’ont jamais fait tomber amoureuse d’une photo, d’une peinture, d’une sculpture, d’un film…

Des projets à venir ?
Je voudrais retourner encore et encore aux Etats-Unis, documenter ce pays auquel je suis si profondément attachée. J’ai encore tellement de choses à voir et à montrer là-bas. Je crois que je suis née française par erreur, mon âme appartient à ces paysages, à ces villes, à ces errances, à ces excès…

Je te laisse le mot de la fin….
Merci et pardon : je suis une incorrigible bavarde !

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Merci pour cet entretien !

> Eva E. Davier.com

 

Propos recueillis par Dennis Moya.
Interview réalisée par mail courent novembre – décembre 2011.

. Portrait d’Eva E. Davier par © Halibut Rei.
. Toutes les images de cet article appartiennent à Eva E. Davier / © Eva E. Davier.

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